Good Contents Are Everywhere, But Here, We Deliver The Best of The Best.Please Hold on!
Data is Loading...
Your address will show here +12 34 56 78
sculptures

Amphigame

Amphigame

Amphigame : qui a deux sexes. Hermaphrodite

En 2022, Thanouvone Thi-Hack Baldine débute une série de sculptures : les Amphigames. D’abord conçus sous forme de dessins puis de maquettes, ils prennent forme dans l’argile qu’il modèle de ses mains. Désignées comme « adultes », « adolescentes » et « enfants », ces structures organiques en terre cuite sont naturellement ocrées, verticales, penchées ou dressées, allongées ou couchées. Leur surface est peau, épiderme ondulant. Elles invitent au toucher de la main. Les Amphigames incarnent à la perfection la morbidezza, une forme de douceur qui peut aller jusqu’à la tendresse.
Cette série est le fruit d’une réflexion sur le thème du sexe biologique autant que sur le genre, notion qui relève de l’expérience subjective de la masculinité et de la féminité. Nominalisation d’un adjectif qui a pour synonyme ancien « hermaphrodite » ou « bisexué », l’Amphigame renvoie à la bisexualité biologique – distincte des orientations sexuelles – que l’on nomme aujourd’hui intersexualité. La présence des deux sexes au sein d’un même corps peut, dans un premier temps, évoquer l’être androgyne présenté par Aristophane dans Le Banquet de Platon, texte antique fondateur sur l’amour. L’androgyne serait un être composé littéralement d’un homme et d’une femme, possédant par conséquent deux visages, deux paires de bras et de jambes, deux appareils génitaux. Mais derrière l’apparente complétude, l’androgynat aurait aussi son revers. « Mascarade » , selon Julia Kristeva, il s’apparenterait à un évitement de la différence entre les sexes, à un effacement du féminin au profit du masculin. Rien n’est plus éloigné du propos de Thanouvone qui travaille, quant à lui, depuis toujours, sur le concept de l’unité, du lien intrinsèque entre réalité physique et psychologique. Les Amphigames ne sont pas de ces êtres doubles invoqués par le dramaturge grec mais des formes hybrides. Phallus et utérus. Aucune interprétation symbolique ne prend le pas sur l’autre. Elles sont concordantes, paritaires. Unissant le féminin et le masculin, les œuvres de Thanouvone sont une interrogation posée sur les métamorphoses biologiques du corps de l’enfance à l’âge adulte, sur l’origine même de l’Homme. D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? En 1897, Paul Gauguin posait cette question métaphysique au travers d’une œuvre symboliste mêlant l’homme et la nature, alors même qu’il s’était éloigné de la société occidentale en s’installant à Tahiti, auprès d’autres dieux et d’autres mythes. L’Origine du monde de Gustave Courbet (1886) nous renvoie quant à elle plus prosaïquement à l’image de la matrice, ce sexe féminin dont tout un chacun est sorti.
Par-delà le symbolisme du sexe anatomique, les Amphigames relèvent aussi d’un questionnement de l’artiste sur le système binaire de la répartition stricte des sexes qui s’est imposé dans le discours médical, politique et social à partir du XVIIIe siècle… jusqu’à former un carcan aujourd’hui jugé obsolète et d’ailleurs remis en cause au bénéfice d’une approche plus fluide de la notion de genre sexuel qui existe déjà dans les mythes anciens. Puissants dieux masculins de la mythologie de l’Inde, Vishnu et Shiva, peuvent occasionnellement changer de sexe pour devenir des femmes. Thanouvone évoque quant à lui la déesse aux milles seins, l’Artémise d'Ephèse, comme l’une de ses sources d’inspiration. Sculpture grecque représentant une divinité, objet d’un culte antique, elle est autant une déesse-mère qu’un symbole de fécondité. Son corps, engainé dans un épendyte, est couvert de rangées de seins selon certains, de testicules selon d’autres.
L’Amphigame est lui aussi un être mythique. Sa nature hybride est davantage visible à l’intérieur qu’à l’extérieur des sculptures, l’artiste faisant surgir des protubérances qu’il identifie autant à des tétons qu’à des pénis, des têtes d’animaux, des symboles. Leur réalisation fait aussi appel à un geste particulier, qui mêle à l’argile le propre fluide du sculpteur. « Je caresse l'argile mouillée par mes salives en modelant et fait surgir des dizaines et des dizaines de tétons de formes et tailles différentes », explique-t-il. Le procédé manifeste la délicatesse d’un geste presque amoureux, voire érotique. Comme le sperme, la salive est un liquide précieux, associé à la naissance des dieux dans les mythologies anciennes. La matière même des Amphigames est ancestrale. Ils naissent de cette terre argileuse, l’un des plus anciens matériaux façonnés par les mains de l’Homme, qui nous rappelle aux origines de l’art.
Thanouvone érige aussi l’Amphigame en symbole d’un combat contre la persécution et la condamnation dont souffrent, depuis l’Antiquité, les êtres considérés comme anormaux ou déviants par rapport aux critères édifiés par la société au regard de la sexualité. Il pense aux violences infligées aux bisexuels, aux non-binaires, aux homosexuels au fil de l’histoire contemporaine. Pourquoi Thanouvone Thi-Hack Baldine est-il sensible à ces questions qui touchent à la définition sociale de l’identité sexuelle et aux souffrances endurées par ce que l’on qualifie de « minorités de genre » ? Depuis plus de trente ans, l’artiste aborde – tant par la peinture que la sculpture - le thème de l’enferment psychique et social. Il a particulièrement à cœur les combats menés, au sein de l’histoire de la psychothérapie institutionnelle, par Jean Oury. Celui-ci a défendu une psychiatrie à vocation humaniste, collective et sociale. Rappelons que, jusqu’en 1973 aux Etats-Unis et jusqu’en 1992 en France, l’homosexualité était considérée comme une pathologie psychiatrique. L’époque a changé, et c’est heureux. La mémoire des persécutés d’hier est aujourd’hui reconnue et honorée. La ville de Berlin s’est dotée en 2008 d’un mémorial aux homosexuels persécutés par le nazisme et, en 2023, le Centre Pompidou a mis en lumière d’une manière manifeste l’apport artistique dans les luttes menées par les communautés LGBTQIA+ depuis le début du XXe siècle dans l’exposition Over the rainbow. Toutefois, l’obscurantisme est un combat sans fin. Régulièrement, des lieux de la mémoire homosexuelle et des œuvres incarnant les luttes contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie, sont vandalisés.
Thanouvone est un artiste militant, militant pour plus d’inclusion sociale, pour plus d’humanisme, pour l’affirmation d’un regard critique porté sur les normes. Lui-même, issu de la diaspora laotienne en France, connait l’expérience d’appartenir à une « minorité ». Son œuvre témoigne sans cesse de son infinie patience à chercher un dépassement possible du principe de la dualité, souvent conflictuelle. Elle régit encore bien souvent les rapports entre les sexes, les genres, les cultures mais incarne aussi les oppositions qui caractérisent l’héritage de l’esthétique classique : matière/forme, peinture/sculpture, masculin/féminin. La transgression de ces oppositions est à chercher dans leur complémentarité. Sans masculin, pas de féminin. Sans matière, aucune forme. Carl Gustav Jung aimait à évoquer l’Unus Mundus dont tout émerge et vers lequel tout retourne. L’unité n’est-elle pas à l’origine du monde ?

Paris, le 29 août 2025

Claire Maingon
Professeur en Histoire de l’art contemporain
Université Bourgogne Europe